La colonie
[Serge Meurant «IMAGES documentaires» 50’51 2004 г.]
Le film de Sergueï Loznitsa s’ouvre sur l’image d’une grande maison.
C’est l’aube. La brume se dissipe lentement. Je songe à la description de la maison de campagne de Tchaikovski dans le « Le roman des forêts » de Constantin Paoustovski. Elle débute le roman. La voici : « Le manoir de bois, desséché, se fissurait de vieillesse. Et peut-être aussi du fait de se trouver dans la clairière d’une forêt de pins qui, tout au long de l’été, exhalait des bouffées de chaleur. Parfois le vent soufflait, mais sans pénétrer par les fenêtres ouvertes, pas même dans une pièce située sous les combles. Il se bornait à bruire dans les cimes, traînant au-dessus d’elles des kyrielles de gros cumulus blanc ». (1)
Le cinéma de Sergueï Loznitsa évoque le très ancien monde paysan que l’on peut découvrir dans les poèmes de Sergueï Essénine, les romans d’Andreï Platonov, de Léonid Léonov, de Constantin Paoustovski.
Des silhouettes marchent en file indienne sur le sentier qui traverse la forêt. Ils arrivent à la première maison de bois du village. Une charrette de foin attend devant le perron qu’on la décharge.
On comprend que les hommes de la colonie viennent travailler au village. Ils donnent un coup de main au ménage, pour battre les tapis, balayer la cour, fendre le bois de chauffage.
A la colonie, des hommes oisifs regardent distraitement la télévision. A contre-jour, près de la fenêtre, un coiffeur passe une tête d’homme rude à la tondeuse électrique. La vie quotidienne est constituée de minuscules événements qui la ponctuent à peine. Un homme assis sur un banc devant la maison enfile une botte avec difficulté. Un autre écrit, couché sur le ventre, une lettre avec une application d’illettré. Apparaît une femme en cache-poussière blanc, nous sommes dans une institution.
Le cinéaste alterne les scènes de travail dans les champs et au village avec les portraits des habitants de la colonie. Le contrat qui lie ceux-ci aux villageois relève peut-être de l’entraide paysanne
(p o m o t c h ) telle que la décrit Pierre Pascal dans son livre « Civilisation paysanne en Russie » (2) : « L’entraide est un travail gratuit, à charge de revanche non précisée, non exigible juridiquement, mais moralement obligatoire ».
Sergueï Loznitsa montre comment les habitants de la colonie les plus valides s’intègrent par le travail à la vie villageoise. Peu à peu, bien que sa caméra soit discrète, on apprend à les reconnaître à leur démarche vacillante, somnambulique, à leurs arrêts soudains.
Les visages filmés au réfectoire de la colonie manifestent davantage l’état de délabrement de ces exclus de la société. Certains portraits de groupe sont plus explicites encore. Quatre hommes sont assis sur un banc. L’un d’eux feuillette fébrilement une revue, rit, prononce des sons inaudibles, glousse, se tournant sans cesse vers son voisin qui demeure impassible.
Certains scènes relèvent d’une veine burlesque et tendre. Un taureau attend son maître à la sortie du réfectoire. Chacune lui adresse la parole et le cajole sans crainte. Un homme donne à manger à un cheval au milieu de la prairie. Il fourre dans sa casquette des morceaux de pain qu’il présente au cheval. A la fin de leur journée de travail, les hommes rentrent à la colonie. Leurs pas sont lourds et leur démarche rappelle celle des prisonniers. Une femme robuste attend les retardataires, les mains vigoureusement posées sur ses hanches. Le taureau de la colonie ferme la marche. Elle lui donne quelque chose à manger dans la main.
D’autres scènes enfin suscitent la compassion. A la fin du film, l’arrivée d’une charrette où gisent des handicapés. Il faut les aider à en descendre, les soutenir et les porter tant leurs jambes sont faibles.
L’œuvre de Loznitsa développe, par longues séquences alternées entre les travaux villageois et la vie à la colonie, par des scènes lyriques ou burlesques, une approche en crescendo d’un monde marqué par l’exclusion et le malheur. Elle se termine par une série de portraits magnifiques. Visages burinés comme des écorces d’arbres. Regards intelligents, lucides, attentifs à l’autre. Sourires éclairés du dedans. Humanité souffrante. Dignité.
(1) « Le roman des forêts » suivi de « Le pays de la Mestchiora ». Gallimard. Coll. Littératures soviétiques, 1971.
(2) Editions L’Age d’Homme, Lausanne, 1969.