Portrait
[Serge Meurant «IMAGES documentaires» 50’51 2004 г.]
Entendez-vous, entendez-vous, ce bruit sonore ?
C’est le râteau de l’aube sur les forêts.
Serge Essénine (1)
Un village russe enseveli sous la neige.
Un homme porte un bissac. Une femme tire un traîneau de la main droite et tient dans la main gauche un panier d’écorce tressée d’assez grande dimension. Un couple âgé est assis sur un traîneau. Trois femmes sont debout devant le hangar. Ce sont des paysans.
Le cinéaste leur a demandé de poser pour lui deux ou trois minutes dans la plus parfaite immobilité. La contrainte ainsi imposée arrête le temps et introduit l’éternité des figures.
Sergueï Loznitsa contracte dans ces étonnants portraits les mouvements contraires qui ailleurs dissocieraient l’art du photographe et celui du cinéaste.
Un premier regard scrute les visages et les corps. Sont-ils morts ou vivants ? Le spectateur guette les signes qui manifestent la vie des personnages. Un cillement des yeux, le fléchissement d’une jambe, une veste soulevée par le vent. Ils vibrent de l’énergie que communique la terre aux arbres et aux hommes lorsqu’ils lui appartiennent totalement.
L’introduction dans le champ d’un animal familier fait écho à la vivacité intérieure des personnages.
Il y a enfin la richesse infinie du monde sonore qui mobilise l’oreille et qui dans le silence de la campagne hivernale nous fait écouter l’image. Abois des chiens, mugissement du vent, grincements des arbres.
Le film est composé de trois parties séparées l’une de l’autre par de longs panoramiques horizontaux qui ouvrent l’espace du village et le déploient aussi loin que porte le regard.
Printemps. La rivière est en crue, ses sombres remous ont une odeur de neige. Le courant rapide frappe les rives avec un bruit violent qui peu à peu s’apaise. Y succèdent des chants d’oiseaux.
Portraits de femmes à la rivière. Elles se reposent après la lessive. Un couple est assis sur un pneu de camion. Une femme devant la grange porte un râteau de bois. La composition du tableau est parfaite. Les lattes de bois qui couvrent les toits forment avec l’outil un jeu d’obliques dont le personnage est le moyeu.
Le cinéaste compose chacun des plans de son film comme le ferait un peintre d’icônes. Il saisit les gestes les plus simples dans ce qu’ils manifestent de très ancien, d’immuable.
Les champs sont couverts de brume. Le jour se lève.
C’est l’été. Un homme dans une barque. Il a abandonné les rames. Pensivement, il appuie la main droite sur sa joue.
Un autre est assis sur la rive et contemple l’eau de la rivière. Un petit chien sort de l’ombre dans un frétillement.
On ne se saurait décrire en détails chacun des personnages ou des groupes filmés par Sergeï Loznitsa.
Ils posent souvent debout, dans leurs habits de travail. Ils tiennent les mains le long du corps comme pour un salut. Ils sont enracinés comme les arbres du paysage.
Portraits d’humilité et de fierté à la fois d’appartenir à une communauté que le temps n’entame pas. Leurs visages déposent en nous dans l’anonymat et rayonnent sourdement comme éclairés d’en-bas.
Dans ce poème à la terre, l’absence du ciel doit être remarquée. Univers terraqué où le lien avec le sol s’affirme avec un lyrisme puissant.
(1) « La confession d’un voyou et autres poèmes », traduit du russe par Marie Miloslawsky et Franz Hellens, GLM, 1956.