«Fabric» de Sergueï Loznitsa
[des machines et des hommes]
Malgré l’évidence de son titre, «Fabric» est bien plus qu’un documentaire sur le travail dans une usine. Si le film livre de très nombreux éléments visuels quant à la dureté des tâches à effectuer (matérialisée notamment par la répétition mécanique des gestes), il ne dit rien, en revanche, des luttes ni des conflits qui ne manquent jamais d’advenir, du moins on l’imagine, dans un tel lieu.
Ce qui pourrait passer ici pour un manque rédhibitoire - ce temps supposé de la prise de parole et de l’action politique relégué dans les marges de la représentation - n’est pas la marque d’une oblitération ni d’un déni. Car ce hors champ appelle, de fait, tout un pan de l’Histoire ouvrière: celle des peuples réifiés par les chaînes de montage, et leurs combats afférents. Il n’est donc pas nécessaire pour Sergeï Loznitsa d’insister sur ce point. Considérant, à juste titre, que les images sont suffisamment explicites pour réactiver chez le spectateur cette mémoire et la mettre au travail. Le hors champ se confond dès lors avec une dimension politique et sociale omniprésente, bien qu’aveugle. Condition nécessaire, sur un tel sujet, pour s’affranchir de codes narratifs et esthétiques parfois trop balisés.
Le cinéma de Loznitsa est en effet très éloigné des principes formels sur lesquels reposent un grand nombre de documentaires ou de reportages récents, y compris ceux qui reçoivent l’assentiment et la reconnaissance du public. Les «films», si l’on peut ainsi les qualifier, de Michael Moore, palme d’or en 2004 du festival de Cannes pour «Fahrenheit 9/11», en sont un exemple éloquent. Montage choc, vitesse, dramatisation excessive, avalanche d’informations, musique omniprésente, cadrages agressifs, chantage à l’émotion: le spectateur est bousculé dans tous les sens au risque de la confusion voire, pire, de la manipulation.
Rien de tout cela dans«Fabric». Conçu comme un diptyque, le film opère une mise en retrait volontaire de la parole. Alors que le style et le ton altermondialistes, qui gagnent peu à peu du terrain, misent sur la prédominance de l’entretien, de la voix off ou du commentaire pour guider le spectateur d’une main ferme. Comme souvent chez le cinéaste ukrainien, le montage des plans et des éléments sonores prend des libertés avec l’enregistrement de la réalité. Au diapason de ses précédentes réalisations, le réel est un matériau modelable susceptible d’tre transformé par le travail du cinéma. Au mme titre qu’un sculpteur informe la matière brute.
Ce primat du visible et de l’audible sur le dicible traverse l’ensemble des oeuvres. Mme «Landscape», précédent documentaire pourtant complètement structuré autour de la parole, joue des rapports de musicalité entre les multiples fragments de voix qui s’agrègent pour former un choeur. Avec «Fabric», ces choix prennent une autre ampleur, liés notamment à la recherche de nouvelles temporalités et à l’exploration de la pellicule couleur. Nature et qualité des sources lumineuses (absentes du premier acte), nuances des gammes colorées, compositions minutieuses des cadres, étrangeté de la bande sonore, durées inhabituellement longues où s’inscrivent les gestes: le réalisateur compose une série de plans dont certains rappellent la peinture constructiviste, avec son goût pour la machine et la géométrie de ses motifs.
Dans «Fabric», l’association des images-temps (le cinéma) et de la forme-tableau (la peinture) convoque l’imaginaire et la fiction, ce qui permet d’observer sous un autre angle l’asservissement de l’homme à la machine. Déserté par la parole, ce monde d’avant le langage ressemble en effet à une ruine ou à un champ de bataille (matières en fusion, pluies d’étincelles rougeâtres, amoncellement de déchets informes…). Dans un environnement qui évoque tantôt des temps archaïques, tantôt un univers post-nucléaire, les hommes ressemblent à des automates (mais qu’est ce qu’ils fabriquent, exactement?). Muets, rivés à leurs machines dévorantes, l’absurdité de leurs tâches exprime non seulement la solitude, mais un sentiment de vide étrange et inquiétant.
[ Eric Vidal ]