Sergueï Loznitsa, rumeurs d’images

[Note d’intention collective pour le cycle itinérant]


Avant tout nous voudrions rendre aux Etats Généraux du Film Documentaire de Lussas ce qui leur est dû: nous tous ici réunis y avons découvert ou approché plus entièrement ce cinéma venu de l’Est, avec un sentiment d’évidence, sur un seul film comme sur plusieurs, de discerner d’emblée un auteur dont l’oeuvre dépasse l’ornement et bouscule notre rapport intime à l’image avec une grande délicatesse, très loin du mode de la commotion et du spectaculaire. C’est aussi à Lussas que certains d’entre nous se sont rencontrés, autour de projections d’abord, dans des échanges informels, puis pour nous retrouver et fomenter ce “complot”: unir nos forces, partager nos compétences et nos moyens, mettre en synergie nos désirs pour renforcer la visibilité d’une action en pariant sur sa plus grande lisibilité, et inviter le cinéaste Sergueï Loznitsa pour une tournée française où, toutes structures confondues, l’ensemble de son oeuvre serait pour la première fois montré.

Nous trouvions stimulant de proposer ensemble un parcours; parcours d’une oeuvre, dont nous ne choisissons pas tous les mmes fragments, mais aussi parcours territorial à la rencontre de gens très divers. Stimulant de construire ensemble les étapes et les modalités de ce parcours, avec des logiques variables de fonctionnement de nos structures. Aboutir ainsi à quelque chose de commun nous a paru à la fois difficile et excitant, alors mme que les “lignes” de chacun en matière de diffusion comme de rapport au public sont différentes. Comment montrer et penser collectivement une oeuvre dans les conditions qui sont les nôtres? Comment élaborer un échange plus riche encore autour de cette oeuvre? Ce sont des questions que nous avions tous, de part et d’autre, envie et sans doute aussi besoin, de nous poser. Restait à trouver l’évidence commune, et le travail de son partage en la nommant, à la fois singulièrement et collectivement. Ou, pour le dire autrement: de quoi sont faites les évidences qui nous rassemblent ici, dans cette initiative, et comment adresser également cette question à tous ceux et celles qui dans les salles appréhenderont cette oeuvre?

Au cinéma, du moins face à un certain cinéma où le sens n’est pas militairement imposé à coups de zooms intempestifs et de voix off surabondantes en commentaires, où l’on ne nous dit pas sans cesse ce que l’on doit comprendre exactement et quand, nous ne voyons pas tous la mme chose. Voilà une première évidence, la seule qui vaille peut-tre. Nécessité alors de nous offrir, à nous organisateurs, et de vous offrir, à vous public (mais nous sommes tous le public ), un cinéma de création qui ouvre un libre champ de réception et d’interprétation aux spectateurs que nous sommes, spécialistes, néophytes de passage ou fervents amateurs. Ce cinéma existe, bien sûr, mais il faut aller le chercher pour qu’il vive! Avec les films de Loznitsa nous l’avons bien trouvé, par des entrées et approches extrmement diverses et nombreuses, dont il est difficile de rendre compte ici en détail sans partir au galop d’un écrit qui se transformerait vite en véritable récit (autre vertu, d’ailleurs proprement poétique, de cette oeuvre). Disons donc, pour rester dans la mesure d’un texte qui fasse simplement ouverture à des séries de projections que nous souhaitons ouvertes, que nous trouvons dans les films du cinéaste ukrainien tout ce dont nous rvons quand nous disons: cinéma de création.

Parce que c’est aussi de cela, au-delà de la découverte d’une oeuvre forte et belle (qui suffirait en soi à valider l’entreprise), dont nous voulons débattre ensemble, ici et là. D’un cinéma qui fait parler de cinéma, de formes et de sens qui portent la trace d’un trajet et d’une expérience sensible du réel, de choix esthétiques et conceptuels et de leur confrontation aux regards à l’écoute; de contrastes, d’oppositions, de diversité, mais aussi d’harmonie et de cohérence. D’un cinéma qui ne nie pas ses origines et références artistiques multiples (musique, peinture, gravure, photographie), mais qui les absorbe et les requalifie dans une vision personnelle, parvenant à les faire s’oublier. D’un travail aussi rigoureux dans ses cadres qu’organiquement précis dans ses montages sonores et ses compositions abstraites. Travail des filmés, travail du filmeur. Travail de dégel pourrait-on dire, qui n’emprisonne rien ni personne (et surtout pas le spectateur), et qui observe les corps, l’abandon, l’immobilité, l’attente, dans un monde paysan et ouvrier historiquement bouleversé et humainement souffrant, au fil des saisons qui passent sur une terre qui retient, élémentairement. D’un travail sur la sensation, la perception, et la vision d’un écoulement matérialisé du temps comme d’une exposition de l’espace, entre accélération et étirement, élargissement et resserrement: le cinéma mme, dans la contraction et la fluidité, dans l’équilibre des contraires à la fois juste et précaire. Bref d’un cinéma d’auteur, comme on a coutume de dire sans toujours très bien savoir ce que ça peut vouloir dire, et dont on pourra peut-tre avoir une idée plus précise, et par là mme plus défendable, grâce aux regards singuliers et communs que les uns et les autres porteront sur cet itinéraire: d’une oeuvre élaborée en suspens, d’un cinéaste en déplacement, et d’un public face à eux, qui entendra, verra et dira la profonde expérience, contemplative et hypnotique, du cinéma de Loznitsa. Immense expérience sensorielle de l’espace et du temps perturbant les repères, établissant une durée tangible, à contre courant des mono formes dominantes de l’industrie, au-delà mme des questions de genre (“documentaire”, “fiction”, “essai”, “docu fiction”…).

Immense expérience de liquéfaction dans un univers étrange, absurde et poétique, parfois burlesque et violent, décadent et mélancolique, qui sonde la surface des choses pour en faire émerger l’immuable, l’atemporelle, la primitive profondeur, et fait hommage aux gens de peu, aux gens de rien, qui ne sont pour une fois ni dits ni pensés par quelqu’un d’autre à leur place, mais auxquels le cinéaste accorde une réelle existence par les outils spécifiques du cinéma qui est le sien: des visages, des voix, des postures et des gestes, des reliefs et des couleurs, et la musique de leurs décors à l’abandon, qui constituent le climat étonnamment élégiaque d’une Russie suspendue dans ses mutations, et celui d’une population faite d’tres qui semblent n’avoir ni espoirs ni destins, mais plutôt un état naturel qu’on nommerait attente, soumise et aliénée, terrible et régressive, dans le repos comme dans l’action. Paradoxalement, mais nous dirions évidemment , ce climat peut prendre corps hors du discours (idéologique, sociologique, ethnologique…) grâce à une certaine béance, une vacuité de sens (ordinairement obligé, interdit, giratoire ou unique) qui crée en nous et entre nous un vrai dialogue. Si le spectateur veut bien évacuer ou différer les questions préliminaires à son désir (légitime) de savoir, s’il veut bien se laisser happer et immerger le temps d’une projection derrière son propre écran, alors il pourra faire une expérience singulière dans un suspens muet lui permettant de palper comme dans un songe son propre langage, et pressentira que des visions renouvelées de ces films n’en épuiseraient pas le sens. Si cela est possible, alors nous pourrons construire ensemble ce sens critique autrement qu’entre “intellectuels cultivés”, alors nous pourrons entrer ensemble dans une dimension politique qui ne passe pas par le “discours sur” ou l’anecdote, mais par une épreuve sensible, individuellement et collectivement vécue, du vertige propre à cette oeuvre, qui sans aucun doute prendra surcroît de sens avec le temps, pour devenir ailleurs ce qu’elle est déjà à nos yeux: un document.

Par cette initiative originale, le collectif que nous sommes et qui pourrait s’élargir veut défendre aujourd’hui quelque chose: un cinéma de création visible par tous, mme si ce “tous” n’est pas le plus grand nombre. Un cinéma ouvert à l’autre, qui puisse faire qu’on se parle, qui puisse nous mettre en récit, les uns à côté des autres, les uns avec les autres. Ce récit, le cinéaste Sergueï Loznitsa sera le seul, par sa présence permanente, à en faire totalement l’expérience. Quant à nous, nous ne pourrons que rester (mais c’est énorme) avec ses films magnifiques et nourrissants, enregistrer et transcrire la vibration des débats en espérant pouvoir l’offrir, ultérieurement, dans un autre document.


[ Pour le collectif: Pierre Guéry ]